Vers une désescalade numérique
A l'occasion d'un salon du livre libertaire, un libraire m'a donné ce fascicule de la Coordination 5G Lyon. Je le reproduis fidèlement, en intégralité. Il y a de quoi cogiter...
Depuis plusieurs années des collectifs de lutte et des associations alertent sur la politique du tout numérique qui s'installe à marche forcée, dans bilans ni limites et dont les conséquences pèsent désormais sur l'ensemble des aspects de la vie.
Nous étions nombreux à se mobiliser contre le déploiement imposé des compteurs communicants débuté en 2017 et celui de la 5G en 2021, à dénoncer au cours de cette période la numérisation et disparition des services publics, l'automatisation du travail pour augmenter toujours plus les cadences, rendements et profits, à constater la bascule vers un capitalisme numérique et technologique s'accompagnant de mesures toujours plus liberticides et anti-sociales.
Aujourd'hui la surenchère numérique et technologique, le développement de l'IA sont si exponentiels et puissants qu'ils devient difficile d'être partout, de multiplier les collectifs pour chaque dispositif.
L'emprise du numérique imposée dans tous les secteurs de la société
Une avalanche d'objets connectés participe à mettre littéralement en place un système sociétal de contrôle et de traçabilité couvrant la totalité des secteurs d'activités ou des lieux de vies de sorte que nul n'y échappe à chaque instant: en ville ou à la campagne, à la maison, au travail ou à l'école, à pied, à vélo ou en voiture, dans le secteur privé comme dans le secteur public, dans les lieux de culture, de loisirs et de spectacle, dans les commerces. En une décennie aucun secteur ne fait désormais exception: l'éducation, la santé, la protection sociale, l'agriculture, le commerce, la logistique, la restauration, les transports, le tourisme, le techno-sécuritaire, le secteur militaire souvent précurseur de ces technologies...
Accélération à marche forcée et renforcement de notre dépendance à la technologie
Cette liste non exhaustive en dit long sur l'emprise numérique et technologique sans consultation ni débat. La numérisation de la société apparait comme inéluctable, selon le principe "there is no Alternative", ce qui dépolitise les enjeux et œuvre à son acceptation au nom de l'innovation technologique et de la souveraineté.
A chaque problème une solution technologique sans jamais questionner les choix et les orientations politiques, ni les conséquences ici et ailleurs.
Est-ce bien de ce Progrès-là que nous voulons?
La numérisation des démarches administratives et médicales, l'enseignement à distance, les achats en ligne, le télétravail ont explosé depuis la crise sanitaire, moment d'accélération de la numérisation du monde.
L'arrivée et le déploiement fulgurant de chat GPT (écriture/rédaction automatisée) depuis fin 2022 s'impose à vitesse grand V à l'école et dans les services publics avec des injonctions obligatoires à l'utiliser pour répondre aux usagers!
Qualifié de compagnon des agents ce dernier n'est qu'un leurre pour gagner en productivité, traiter les demandes en masse, instaurer une nouvelle vague de réduction des effectifs dans les services publics.
Est-il question de nous faire renoncer à nos savoir-faire et nous rendre davantage dépendant de la technologie, de nous faire travailler encore plus vite, consommer davantage, de confisquer toute réflexion et capacité critique, d'uniformiser notre pensée, de capter l'attention à chaque instant et assurer des profits juteux aux GAFAM et aux startups de la nation (économie de la data)?
Vers une société du tout contrôle: sans ton smartphone, tu n'es plus personne!
Cette escalade numérique est aussi au service d'un choix de société sécuritaire (drones, caméra…) intégrés dans le concept de smart city où vivre sans dispositif connecté, en premier lieu le smartphone, devient de plus en plus difficile quand on le refuse ou le maîtrise pas; voire impossible pour les personnes devenues électro hyper-sensibles (EHS) ou lorsque le téléphone mobile deviendra l'unique moyen de justifier son identité par QR CODE (expérimentation du passe d'identité numérique), de paiement (rapport CAP 2022) ou de déplacement dans des zones confinées en cas de cise ou de JO (laissez-passer par QR code sur smartphone).
Les effets délétères de cette escalade installent une société déshumanisée où les adultes comme les enfants se retrouvent enfermés face à des ordiphones à tout faire.
Nous constatons concrètement les ravages ici et ailleurs:
Sur le plan de l'enseignement: surexposition aux écrans, problèmes de concentration, délitement du lien parents-professeurs, atomisation des apprentissages, baisse du niveau général scolaire, pensée standardisée notamment par la EdTech, la e-éducation et l'utilisation de Chat GPT promue par l'état…
Sur le plant de la santé: trouble de l'attention, du sommeil et de la vision, addictions et harcèlement par les réseaux sociaux, surexposition aux ondes électromagnétiques liées à la multiplication des antennes et des mini capteurs, développement d'une médecine à distance au rabais notamment dans les déserts médicaux...
Sur le plan de l'accès au logement: accaparement du parc locatif par les plateformes de location notamment dans les zones touristiques, difficulté d'accès aux logements et inflation des loyers...
Sur le plan social: accentuation des inégalités, contrôle social accru par la mise en place d'algorithmes dans la protection sociale (CAF, France Travail…), fermeture des services publics et baisse des effectifs au profit du numérique, automatisation et ubérisation du travail de plus en plus précaire…
Sur le plan du collectif: isolement des individus, écrans chronophages, collectifs de travail affaiblis notamment par le télétravail, la visio comme nouvelle norme de réunion, liens virtuels au détriment des liens réels, emballement et stigmatisation des réseaux sociaux conduisant à se forger des opinions hors sol…
Sur le plan de la surveillance, des libertés individuelles et publiques: drones, Vidéosurveillance Automatisée (VSA), reconnaissance faciale… Ces dispositifs de contrôle, développés dans un contexte de transposition des mesures d'état d'urgence dans le droit ordinaire et de montée inédite de l'extrême droite, sont d'autant plus dangereux.
Sur le plan écologique, énergétique et géostratégique: l'explosion du tout numérique repose sur toujours plus de puissance de la téléphonie mobile (multiplication des générations… 4G, 5G, 6G... multiplication des antennes et capteurs…) et de la consommation électrique. L'industrie du numérique est donc énergivore en électricité mais aussi en eau et métaux rares au détriment d'une autre partie de la planète (travail des enfants dans les mines en Afrique et dans les usines en Asie, pollution extrême des sols et de l'eau par les industries minières, déforestation, déplacement de population, conflits armés en RDC et ailleurs…). Le numérique sobre est une contradiction dans les termes au regard de son impact écologique grandissant et de sa matérialité bien réelle. La promotion d'un numérique éthique, sécurisé et souverain relève du vœu pieux. La transition vers le numérique tel que défini dans la planification européenne et par les accords de Paris nécessite de multiplier par 4 l'extraction de minerais. La transition numérique n'est donc pas une transition écologique!
Rationner la population plutôt que de réduire la production industrielle: alors que notre système de production électrique est à bout de souffle, l'électricité reste disponible à volonté pour faire tourner une société hyper connectée et industrielle très énergivore tandis que les foyers sont incités à s'auto-rationner sur leurs besoins vitaux face à la hausse des prix ou face à des menaces de rationnement en période hivernale (réduction de puissance grâce aux compteurs communicants Linky). Il en est de même pour la question de l'eau comme le montre la lutte Stop Micro à Grenoble.
Chantage aux revenus et contrôle social: la numérisation extrême de nos vies est largement promue, financée et utilisée par les pouvoirs publics qui n'hésitent plus à gouverner par le chantage (droits/revenus contre obligations/comportements attendus) en s'appuyant sur les outils numériques pour contrôler et mener à bien leurs objectifs. Une forme de crédit social n'est pas loin, notamment avec l'arrivée de la conditionnalité des droits au chômage et au RSA à 15H d'activités accompagnée d'une intensification des contrôles par l'IA.
Moins d'usage, plus d'autonomie: vers une désescalade!
L'urgence est de constater les limites des cadres de régulation du numérique et de l'IA et de dépasser les questions de "bons" et "mauvais" usages du numérique. Ces questions masquent le prix humain, social et environnemental à payer ici et ailleurs. Chaque jour qui passe ici, nous perdons un peu plus la maitrise de nos vies et cédons au nom d'un confort devenu précaire toujours plus de libertés individuelles et collectives qui affaiblissent nos capacités à résister?. Chaque jour qui passe ailleurs, nous participons indirectement aux guerres des minerais et sommes sommés d'accepter sans broncher ou de consommer aveuglément toutes les innovations numériques devenues intouchables.
Le numérique ne peut se réduire à une question technique, c'est une question politique qu'il faut se réapproprier collectivement.
Déployer partout où c'est possible Chat GPT en un temps record notamment dans tous les services publics et obliger les agents à l'utiliser n'est pas neutre: c'est un choix politique, stratégique et commercial pour achever les droits sociaux et les services publics, pour tirer vers le bas les apprentissages pour casser les salaires (dumping social) et ubériser des nouveaux métiers comme celui de la traduction.
L'urgence est bien de sortir de la dépendance aux infrastructures du numérique qui pillent la planète, accaparent les ressources, saccagent et contrôlent nos vies. L'urgence est d'appeler à stopper cette escalade, d'en poser les limites, se donner les moyens collectifs vers d'autres possibles dans un contexte de limites planétaires atteintes. Autorisons-nous à penser l'impensable: questionner collectivement ces innovations, chercher des moyens collectifs pour les limiter et inverser la tendance afin de mettre les droits sociaux, le vivant et la planète au centre des enjeux!

Créons des collectifs partout où c'est possible et rejoignons les luttes contre l'industrie du numérique et ses ravages.
A l'occasion de cet appel, la coordination "Stop 5G Lyon" devient "Vers une Désescalade Numérique et Technologique Lyon"
Plus d'Humains et de Collectif, sortons du technosolutionnisme!
Envie d'explorer davantage?
=> Sur la thématique de l'IA en particulier, le Socialter N°73 se révèle très intéressant:

=> En cette période pré élections municipales, un autre collectif met à disposition 10 propositions pour une désescalade numérique